Gouverner est un métier : optimiser la performance institutionnelle en Afrique

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 [ACCI-CAVIE] L’Afrique ne manque ni de ressources, ni de talents, ni d’ambition. Elle dispose en revanche d’institutions qui peinent encore, dans de nombreux cas, à transformer ce potentiel en décisions cohérentes, en continuité et en résultats. C’est sur cette fracture entre potentiel et capacité d’exécution que revient le Dr Lansana Gagny Sakho dans « Gouverner est un Métier. Expériences, leçons et recommandations d’un praticien africain ». À partir de trois décennies d’expérience, l’auteur défend une idée simple mais structurante : gouverner exige des compétences, des méthodes et des institutions capables de durer.

Le problème africain est aussi un problème de méthode

Les chiffres illustrent le paradoxe. L’Afrique concentre 30 % des réserves minérales mondiales, 60 % des terres arables non exploitées et devrait compter 2,5 milliards d’habitants en 2050. Pourtant, elle ne capte qu’une part limitée des investissements mondiaux et reste confrontée à une faible intégration commerciale et industrielle. Ces écarts ne peuvent pas être expliqués uniquement par le manque de capitaux ou d’infrastructures. Ils interrogent aussi la capacité des institutions à organiser, arbitrer, exécuter et inscrire l’action publique dans la durée.

« L’Afrique n’a pas de problème de potentiel. Elle a un problème de méthode. Et la méthode, cela s’apprend, cela se transmet, cela se construit. »

Pour le Dr Lansana Gagny Sakho, la méthode institutionnelle repose sur quelques fondamentaux : compétence, rigueur, redevabilité, continuité et évaluation des résultats. La gouvernance ne peut donc être traitée comme une fonction que l’on exerce sans préparation spécifique. Elle suppose des standards professionnels, une capacité de décision et une véritable culture de l’exécution.

La compétence doit revenir au centre de la décision

Cette professionnalisation commence par la sélection et la préparation de ceux qui gouvernent. Les diplômes ne suffisent pas à garantir la capacité à conduire une réforme, à gérer des intérêts contradictoires ou à transformer une stratégie en résultats. Les administrations ont besoin de profils capables de comprendre leur environnement, d’anticiper les risques et de prendre des décisions fondées sur des informations fiables.

La même logique vaut pour les politiques d’emploi et d’entrepreneuriat. Avec une population active en forte progression, l’Afrique doit transformer sa démographie en capacité productive. Cela suppose de mieux articuler formation, besoins des entreprises, financement et politiques industrielles. L’entrepreneuriat ne peut pas être réduit à une réponse au chômage : il doit s’inscrire dans des écosystèmes capables de faire émerger des entreprises compétitives et durables.

Une institution doit survivre à ses dirigeants

La qualité d’une institution se mesure aussi à ce qu’elle conserve après le départ de ceux qui la dirigent. Lorsque chaque changement de responsable entraîne une rupture des méthodes, des réseaux et de la mémoire organisationnelle, l’administration recommence en permanence au lieu de progresser.

Les expériences du Dr Lansana Gagny Sakho à l’Office des forages ruraux (OFOR) et à l’Office national de l’assainissement du Sénégal (ONAS) illustrent cette exigence de continuité. Réformer une institution ne consiste pas seulement à modifier son organigramme ou à fixer de nouveaux objectifs. Il faut créer des systèmes capables de conserver les acquis, de transmettre les savoir-faire et de poursuivre leur mission au-delà des personnes.

« L’Afrique ne souffre pas d’un déficit de talents. Elle souffre d’un déficit de discipline institutionnelle. »

Cette discipline institutionnelle constitue l’un des fils conducteurs de l’ouvrage : une stratégie n’a de valeur que si l’organisation possède les moyens humains, informationnels et administratifs de l’exécuter.

L’intelligence économique comme capacité d’action

Cette exigence rejoint directement la question de l’information stratégique. Pour les États comme pour les entreprises africaines, l’intelligence économique permet d’identifier les risques, de comprendre les chaînes de valeur, de repérer les positions à conquérir et de mieux préparer les décisions.

L’information n’a toutefois de valeur que lorsqu’elle produit une capacité d’action. C’est précisément le point de convergence avec la mission du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE) : développer les capacités de veille, d’analyse et d’anticipation nécessaires à une décision mieux informée et à une compétitivité durable. Dans cette perspective, l’intelligence économique relève aussi de la souveraineté. Un pays qui connaît mal ses marchés, ses dépendances, ses concurrents ou ses marges de négociation réduit mécaniquement sa capacité à défendre ses intérêts.

L’attractivité commence par la confiance

L’expérience du Dr Lansana Gagny Sakho à l’Agence de promotion de l’investissement et des grands travaux (APIX-SA) prolonge cette réflexion sur un autre terrain : celui de l’attractivité. Un investisseur ne choisit pas uniquement un marché pour ses ressources ou son potentiel. Il évalue aussi la prévisibilité des règles, la stabilité de l’environnement, la qualité des institutions et la capacité de l’État à tenir ses engagements.

L’attractivité est donc d’abord une question de confiance institutionnelle. Elle se construit par la cohérence des politiques publiques, la qualité de l’administration et la capacité à réduire l’incertitude qui accompagne toute décision économique.

De l’ambition à l’exécution

Au fil de l’ouvrage, cinq priorités se dégagent : professionnaliser la sélection des dirigeants publics, préserver la mémoire institutionnelle, renforcer l’intelligence économique, rapprocher les systèmes de formation des besoins des économies et construire des institutions capables de durer.

Ces priorités renvoient toutes à une même exigence : passer d’une culture de l’intention à une culture de l’exécution. Le développement ne dépend pas uniquement de la pertinence des politiques conçues. Il dépend de la capacité des institutions à les mettre en œuvre avec constance, compétence et méthode.

« Rien n’est perdu. Tout peut être reconstruit. »

C’est finalement la portée de Gouverner est un Métier. Le Dr Lansana Gagny Sakho ne propose pas une recette universelle de gouvernance. Il pose une exigence : faire de la compétence, de la continuité institutionnelle et de la maîtrise de l’information des instruments de transformation économique.

Pour le CAVIE, cette réflexion rejoint une conviction essentielle : la compétitivité d’un État ne se mesure pas seulement à ses ressources, mais à sa capacité à les connaître, les protéger, les valoriser et les transformer en décisions stratégiques. Gouverner est bien un métier. Et comme tout métier stratégique, il s’apprend, se perfectionne et se transmet.

Dr Lansana Gagny Sakho, ingénieur en génie électrique, titulaire d’un MBA et d’un doctorat en sciences de gestion, est ancien Directeur général de l’Office des forages ruraux (OFOR) et de l’Office national de l’assainissement du Sénégal (ONAS). Il préside le conseil d’administration de l’Agence de promotion de l’investissement et des grands travaux (APIX-SA) et est secrétaire général du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE). Son ouvrage, Gouverner est un Métier. Expériences, leçons et recommandations d’un praticien africain, est paru chez L’Harmattan-Sénégal en 2026.

La Rédaction