L’Afrique, futur leader industriel mondial ? Découverte des industries où le continent peut briller

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[ACCI-CAVIE] Dans un monde en pleine transformation, où chaque région se bat pour son avenir et où l’industrie redevient un enjeu économique majeur face à l’urgence de la transition énergétique, l’Afrique peut se positionner comme un leader dans des secteurs stratégiques. Deux grands économistes, le professeur Carlos Lopes et le docteur Hippolyte Fofack, nous éclairent sur ces opportunités.

« Mes 40 ans d’expérience me font dire que l’Afrique doit chercher à conquérir le monde par l’industrie », déclarait avec conviction Howard Nicholas, économiste sri-lankais mondialement connu et professeur à l’Université Erasmus aux Pays-Bas, dans un entretien avec La Tribune Afrique en 2023. Howard Nicolas qui estime que grâce aux matières premières dont il dispose, le continent peut se lancer dans une production industrielle à forte valeur ajoutée capable de réponde aux normes internationales et devenir imbattable sur les marchés internationaux, sous condition de la démonstration d’une réelle volonté politique. « S’il y a une ambition clairement affichée et une volonté profondément démontrée par les gouvernements, les entreprises africaines chercheront à acquérir les technologies nécessaires », affirmait-il.

Au cours de la dernière décennie, l’industrialisation de l’Afrique s’est érigée en « solution d’urgence » pour le développement économique du continent. L’Union africaine (UA) en a d’ailleurs fait une priorité de son Agenda 2063, lequel a notamment débouché sur la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), afin d’accélérer le processus et permettre aux industries de se déployer à travers le continent et au-delà. Ainsi à huit-clos comme sur les estrades des salles de conférences, l’industrialisation du continent est au cœur de forts enjeux économiques pour garantir la prospérité d’un continent, surtout dans un contexte de mise en place progressive d’un nouvel ordre mondial suite aux récentes crises (pandémie, guerre russo-ukrainienne) qui ont chamboulé les chaines d’approvisionnement d’un continent qui importe encore l’écrasante majorité de sa consommation en produits manufacturés, à quelques exceptions près. De l’avis du professeur Carlos Lopes et du docteur Hippolyte Fofack, quatre grands domaines peuvent être identifiés.

Les industries vertes

« Au regard des besoins à travers le monde, les industries vertes ont un bel avenir en Afrique », estime le professeur Carlos Lopes, économiste, professeur à l’université du Cap et ancien secrétaire exécutif de la Commission des Nations Unies pour l’Afrique.

En 2022, le marché mondial des industries vertes a atteint 1.000 milliards d’euros. Face aux stratégies des Etats-Unis et de la Chine pour se positionner, l’Union Européenne tente de se positionner dans la bataille mondiale des industries vertes. Un de ses impératifs est de diversifier ses chaines d’approvisionnement en minerais stratégiques, car jusqu’ici l’Europe reste fortement dépendante de la Chine. En effet, 93% du magnésium, 97% du lithium, 98% de terres rares … utilisés sur le Vieux Continent proviennent de l’Empire du Milieu, énumérait la Commissaire européenne Ursula von Der Leyen l’an dernier à Davos, soulignant que la liste n’est pas exhaustive. « Qu’il s’agisse du lithium, du cobalt, du platinum, de l’aluminium, de manganèse ou même de phosphate, nous avons traditionnellement une présence dans ces différents minerais, mais leur demande va croître d’une façon exponentielle. Et c’est à ce niveau que l’Afrique peut se positionner », explique le professeur Lopes.

Dans les faits, la Chine qui est grand fournisseur de minerais en Europe est également très impliquée en Afrique dans le secteur minier. Ce pays d’Asie transforme en métal 80% du cobalt de la République démocratique du Congo (RDC), premier producteur mondial de ce minerais stratégique, précieux pour la fabrication de smartphones, d’ordinateurs et de batteries pour véhicules électriques. Les deux pays sont liés par un accord d’infrastructures contre minerais que le président Félix Tshisékédi a tenté de renégocié l’an dernier. Mais la Chine ne fait pas que transformer, elle extrait aussi le cobalt ou encore le coltan congolais, comme en témoigne plusieurs reportages. Selon l’Institut américain de la paix, les compagnies minières et de batteries chinoises « sont à l’origine d’une grande partie de projets de lithium en Afrique, notamment en Namibie, au Zimbabwe et au Mali ». Pour Carlos Lopes, l’effervescence autour de ces minerais devrait permettre au continent de se positionner grâce à un leadership visionnaire de la part des gouvernements.

« Nous sommes dans la conjugaison de demandes internationales pour la transition énergétique et l’Afrique peut tirer parti du  »latecomer advantage » [qui veut que celui qui arrive plus tard apprenne des erreurs de ceux qui l’ont précédé et peuvent ainsi mieux faire, ndlr] », analyse Carlos Lopes.

Mention spécial pour l’hydrogène vert

D’après l’économiste bissau-guinéen, l’hydrogène vert serait particulièrement à fort potentiel. « C’est vraiment l’énergie la plus intéressante, parce qu’à partir du renouvelable, vous pouvez la transformer dans une énergie qui permet du stockage, de ne pas dépendre de la fluidité des énergies renouvelables », explique le professeur Lopes. « Comme elle a besoin d’un certain nombre d’ingrédients pour être vraiment rentable, poursuit-il, les pays qui ont une confluence entre désert et eau offrent des avantages extraordinaires. C’est le cas du Maroc, de la Namibie, du nord de l’Afrique du Sud du côté atlantique parce que c’est assez aride. D’autres pays peuvent aussi le produire, mais ceux cités ont un avantage gigantesque ».

D’ailleurs, le groupe marocain OCP s’illustre dans ce sens, lui qui vient de signer une joint-venture avec l’australien Fortescue pour notamment la fourniture d’hydrogène vert au Maroc, en Europe et dans les marchés internationaux.

L’automobile

C’est l’un des secteurs prioritaires de l’industrialisation de l’Afrique dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) et pour les économistes, c’est aussi un secteur dans lequel l’Afrique pourrait être championne du monde si les pays disposant du potentiel pour le développement de cette industrie déploient des stratégies visionnaires et se donnent les moyens de les exécuter. Les experts prévoient une croissance de l’industrie automobile de près de 40% d’ici 2027 pour atteindre 42 milliards de dollars. « Que ce soit sous l’ancien moteur à combustion ou sous le nouveau véhicule électrique, nous avons tout ce que nous prenons, tout est nécessaire pour arrêter d’importer des voitures », estime le docteur Hippolyte Fofack, économiste en chef à la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), rappelant que le caoutchouc, essentiel dans cette industrie est produit dans plusieurs pays africains. En effet, l’industrie automobile représente plus de 50% de la consommation mondiale de caoutchouc selon l’International Rubber Study Group et la Côte d’Ivoire à titre d’exemple est le quatrième producteur de caoutchouc naturel au monde devant la Chine et l’Inde, avec près de 1,3 million de tonnes en 2022 selon Statista. Et d’autres pays tels que le Libéria, le Nigeria et le Ghana en produisent aussi.

« La France a une industrie automobile, mais pas de marché. Le Royaume-Uni a une industrie automobile, mais pas de marché. Nous, en Afrique, avons le marché. Développer un secteur de l’automobile fort en utilisant ce dont nous disposons, nous mettra sur la voie du succès d’une industrialisation basée sur les matières premières, en lieu et place de l’industrialisation basé sur les marchandises comme c’est le cas actuellement », explique l’économiste camerounais, estimant que le domaine émergent des véhicules électriques est vraiment une aubaine.

Face au potentiel africain, plusieurs géants mondiaux ont pris des positions industrielles courageuses sur le continent cette dernière décennie. C’est le cas des français Renault avec sa méga-usine de Tanger et Peugeot à Kenitra, au Maroc ou encore l’allemand Volkswagen au Rwanda et au Ghana…. Au-delà, l’Association des constructeurs automobile d’Afrique (l’AAAM) estime qu’outre ces pays qui attirent déjà les géants, d’autres pays peuvent jouer un rôle clé dans le rayonnement de l’automobile africaine comme l’Egypte, le Kenya ou la Côte d’Ivoire.

L’industrie pharmaceutique

Le continent africain dépense près de 20 milliards de dollars chaque année dans l’importation de médicaments. De plus le fléau des faux médicaments qui frappe l’Afrique subsaharienne est devenu une véritable gangrène sociale qui s’invite à souhait dans le débat politique. Dans un continent jeune avec une démographie galopante, le développement d’une industrie pharmaceutique « généralisée » relève de l’urgence, mais les experts y voient aussi une possibilité pour le continent de se frayer une place de choix sur les marchés internationaux. « Nous avons en Afrique tous les ingrédients pour fabriquer des médicaments et délivrer divers produits pour la santé. Il faut pour ce faire des plans ambitieux et des investissements conséquents », estime docteur Fofack.

Le Bio

Le marché mondial du bio se chiffre à environ 125 milliards de dollars en 2021. Avec 60 % de ses terres arables non exploitées, le continent africain dispose d’un potentiel énorme pour le développement de l’agriculture. A cet effet, le président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, défend l’idée selon laquelle le continent deviendra le grenier du monde. Et de l’avis d’Hippolyte Fofack, le continent a la possibilité de se positionner sur le marché mondial de l’agriculture bio. « C’est une autre bonne industrie devenue très importante dans le monde et le potentiel pour l’Afrique est énorme, surtout parce qu’aux États-Unis et en Europe, les gens recherchent, de plus en plus un certain type de produit qui sont plus naturels », explique l’économiste.

« La vision stratégique des gouvernements démontrée change tout »

Plusieurs pays africains exportent déjà des produits agricoles bio vers l’Union européenne (UE). C’est le cas du Maroc qui prévoit d’atteindre 100.000 hectares de superficie cultivée, contre 18.000 hectares en 2021, sachant qu’ici, l’écrasante majorité de production est dirigée vers l’espace européen. D’autres pays comme la Tunisie, l’Egypte, l’Ouganda, l’Afrique du Sud ou encore le Togo sont très actifs sur le marché bio européen. L’idée, selon le docteur Fofack, est de faire en sorte que le continent exploite davantage ses terres arables du nord au sud, de l’est à l’ouest en passant par les terres fertiles de l’Afrique centrale, afin de déployer une offre de choix à grande échelle sur les marchés internationaux. « Nous en avons toutes les potentialités », estime-t-il.

Après cette revue, les économistes s’accordent sur la nécessité pour de telles réalisations qu’elles émanent de véritables visions stratégiques des Etats africains. Alors que la question des compétences revient souvent quand on évoque le développement industriel de l’Afrique, Carlos Lopes estime que le bât blesse surtout en matière de gouvernance. « Je ne suis pas tellement préoccupé par les besoins de compétences technologiques nécessaire à l’industrialisation, pour la simple raison que les bonnes politiques publiques drainent les compétences », explique-t-il. « Le marché du talent n’est plus national, il est international. Aujourd’hui, un Ivoirien ayant un talent dans le domaine des technologies avancées est le bienvenu au Japon, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud ou en Malaisie. En revanche, les compétences en matière de définition des politiques fait vraiment défaut », ajoute l’économiste.

Le professeur Lopes reconnait l’exception qu’incarnent certains pays du continent. « Il y a une dizaine d’années quand un pays comme le Maroc a décidé d’entrer dans l’industrie aéronautique, tout le monde a probablement sourit poliment, ne croyant pas que c’était possible. Aujourd’hui, le secteur emploie 10.000 personnes dans ce domaine », illustre-t-il soulignant qu’un tel exemple « démontre la puissance de la volonté politique prouvée pour transformer une économie sur le plan industriel ».

« Je suis convaincu que, poursuit-il, dans cinq ans, il y aura de plus de Béninois super compétents en matière de transport et dans tout ce qui est textile, parce qu’ils sont les premiers producteurs de coton du continent et ont décidé qu’à partir de l’année prochaine, ils n’exportent plus de coton brut. Et donc, le reste va suivre. Par contre, ces politiques doivent être assez consistantes ».

La Rédaction (avec RT et CA)