Trafic de produits médicaux en Afrique centrale : les vulnérabilités d’un marché stratégique

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[ACCI-CAVIE] Le trafic de produits médicaux en Afrique centrale révèle une faille plus profonde que celle des contrôles douaniers : la difficulté à maîtriser les circuits qui approvisionnent le marché. Entre 2020 et 2025, 251 tonnes de produits médicaux ont été saisies dans cinq pays de la région, selon un rapport conjoint de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de la Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Comprendre ces flux suppose d’identifier les acteurs, les itinéraires et les vulnérabilités dont les réseaux tirent parti.

Les saisies ne suffisent pas à mesurer le marché

Les volumes interceptés sont passés d’environ cinq tonnes en 2020 à près de 116 tonnes en 2024, avant de dépasser 97 tonnes en 2025. Le Cameroun a déclaré à lui seul 96,3 tonnes de saisies en 2025, contre environ 2,5 tonnes en 2020. Ces données, issues du rapport publié le 6 octobre 2026 par l’ONUDC, l’OMS et la CEMAC, ne prouvent pas une progression équivalente du trafic : les volumes dépendent aussi de l’intensité des contrôles et de la disponibilité des données nationales.

Cette limite statistique a une conséquence opérationnelle. Sans données suffisamment précises sur les produits interceptés, les points de passage et les itinéraires, les autorités risquent de concentrer leurs efforts sur les flux détectés sans identifier les mécanismes qui alimentent le marché. Pour les entreprises pharmaceutiques, le même manque de visibilité complique l’évaluation des risques pesant sur leurs circuits de distribution.

Les failles de l’offre légale entretiennent les débouchés

Le trafic concerne des médicaments falsifiés ou de qualité inférieure, des produits non homologués, mais aussi des médicaments authentiques détournés des circuits réglementés. Selon le rapport, les difficultés d’accès aux traitements sûrs et abordables contribuent à alimenter la demande. En République centrafricaine, certains consommateurs interrogés ont expliqué acheter quelques comprimés auprès de vendeurs informels plutôt qu’une boîte entière en pharmacie. Le recours à ces circuits peut donc répondre à des contraintes de prix ou de disponibilité, sans garantir la qualité des produits.

Cette réalité complique la réponse économique au phénomène. Les réseaux illicites ne profitent pas uniquement de contrôles insuffisants : ils peuvent aussi répondre à une demande que les circuits légaux peinent à satisfaire. Une stratégie exclusivement répressive risque alors de déplacer les flux sans supprimer leurs débouchés. L’analyse des produits recherchés, des zones mal approvisionnées et des obstacles à l’accès aux traitements devient nécessaire pour comprendre où et pourquoi le marché parallèle se maintient.

Les routes commerciales créent des vulnérabilités

Les produits illicites empruntent les ports maritimes et fluviaux, les aéroports et les principaux axes routiers avant d’être distribués vers l’intérieur des territoires. Ils circulent ainsi à travers des infrastructures également utilisées par le commerce légal. Le rapport signale par ailleurs qu’en République centrafricaine, des groupes armés pillent des centres de santé et prélèvent des taxes sur certaines livraisons traversant les zones sous leur contrôle. Le trafic peut donc impliquer des circuits logistiques et financiers dépassant la simple contrebande.

Pour les opérateurs pharmaceutiques, cette géographie impose de surveiller toute la chaîne d’approvisionnement, et pas uniquement la livraison finale. Des intermédiaires mal contrôlés, des ruptures de traçabilité ou des itinéraires inhabituels peuvent exposer les produits au détournement. Cartographier les flux et identifier les points de vulnérabilité permet de mieux orienter les vérifications et de protéger les circuits commerciaux autorisés.

La veille stratégique au service de la protection du marché

Les entreprises en règle supportent les coûts de conformité, d’homologation, de contrôle qualité et de traçabilité, tandis que les réseaux illicites peuvent contourner une partie de ces obligations. Cette asymétrie fausse la concurrence et expose les fabricants à des pertes commerciales et réputationnelles. Le risque est d’autant plus difficile à maîtriser que, selon l’ONUDC, des produits illicites peuvent parfois atteindre des établissements de santé officiels. La conformité apparente d’un point de vente ne garantit donc pas toujours la traçabilité du produit.

Le croisement des données douanières, sanitaires, logistiques et commerciales peut aider à repérer les anomalies, à évaluer les partenaires et à anticiper les menaces sur les circuits de distribution. C’est précisément l’apport de la veille stratégique : transformer des informations dispersées en renseignements utiles à la décision. Pour le Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE), cette approche permet d’éclairer les choix des entreprises comme ceux des pouvoirs publics, en reliant les mouvements de marchandises aux acteurs, aux risques et aux vulnérabilités du marché. En Afrique centrale, mieux maîtriser le trafic exige ainsi de passer du simple décompte des saisies à une connaissance plus précise des mécanismes qui rendent ces réseaux possibles.

La Rédaction