[ACCI-CAVIE] L’intégration de l’intelligence artificielle dans les systèmes éducatifs africains constitue aujourd’hui un enjeu stratégique majeur pour la compétitivité du continent. Alors que les technologies d’IA se déploient rapidement dans les salles de classe du Nord au Sud, une question fondamentale émerge : comment garantir que cette transformation numérique serve les intérêts économiques et culturels de l’Afrique plutôt que de perpétuer de nouvelles formes de dépendance technologique ?
Le Centre Africain de Veille et d’Intelligence Économique (CAVIE), acteur de référence dans l’analyse des dynamiques de compétitivité sur les marchés africains depuis 2015, observe avec attention ce phénomène. À travers ses travaux de veille sectorielle et ses programmes de formation en intelligence économique, le CAVIE accompagne les décideurs publics et privés dans la compréhension des enjeux technologiques qui redéfinissent les rapports de force économiques mondiaux.
Cette analyse met en lumière une réalité souvent occultée : la technologie n’est jamais neutre. Elle véhicule les valeurs, les paradigmes et les intérêts stratégiques de ceux qui la conçoivent. Dans le contexte éducatif africain, l’adoption massive d’outils d’IA développés dans les pays du Nord soulève ainsi des questions critiques de souveraineté numérique, de préservation des savoirs endogènes et, in fine, de compétitivité économique à long terme.
La dépendance technologique, nouvelle entrave à la compétitivité africaine
Du point de vue de l’intelligence économique, la question de l’IA dans l’éducation africaine dépasse largement le cadre pédagogique pour toucher au cœur même de la compétitivité des économies du continent. Les recherches récentes démontrent que les technologies éducatives ne se contentent pas de transmettre des connaissances : elles formatent les modes de pensée, structurent les cadres cognitifs et, par extension, conditionnent les capacités d’innovation et de création de valeur des futurs acteurs économiques.
Or, les systèmes éducatifs africains importent aujourd’hui massivement des outils d’IA conçus selon des logiques et pour des contextes radicalement différents. Cette asymétrie technologique n’est pas sans conséquence : elle engendre un transfert culturel unilatéral qui érode progressivement les fondements épistémologiques propres aux sociétés africaines. Les programmes générés par ChatGPT ou Gemini, entraînés essentiellement sur des corpus occidentaux, peinent à intégrer les savoirs agricoles contextualisés, les méthodes d’apprentissage communautaire ou les systèmes de connaissances écologiques développés au fil des siècles sur le continent.
Cette dépendance technologique constitue un handicap stratégique majeur. Dans un contexte de compétition économique mondialisée où l’innovation et l’adaptation rapide aux réalités locales sont des facteurs clés de différenciation, former des générations d’Africains avec des outils pensés pour d’autres contextes revient à amputer le continent d’une partie de son potentiel compétitif. Le CAVIE, à travers ses analyses sectorielles couvrant douze domaines stratégiques de l’économie africaine, observe régulièrement comment cette inadéquation entre outils technologiques importés et réalités locales freine le développement de solutions innovantes adaptées aux marchés africains.
L’effacement épistémique : une perte de compétitivité invisible mais réelle
L’un des aspects les plus préoccupants de cette situation réside dans ce que les chercheurs appellent « l’effacement épistémique ». Lorsqu’un étudiant ghanéen interroge Gemini en gurune sur des concepts spirituels fondamentaux dans sa culture, et que l’outil révèle une maîtrise défaillante de cette langue, il ne s’agit pas d’un simple dysfonctionnement technique. C’est un marqueur d’exclusion systémique qui signale que les cadres de référence de ces technologies ne reconnaissent ni ne valorisent certains systèmes de savoirs.
Cette dynamique a des répercussions économiques concrètes. Les savoirs traditionnels africains en matière d’agriculture, de gestion des ressources naturelles, d’organisation sociale ou de médecine constituent des gisements considérables d’innovation potentielle. L’agroécologie africaine, par exemple, repose sur des principes de diversité culturale, d’adaptation climatique et de résilience qui gagneraient à être valorisés et optimisés par l’IA plutôt que d’être supplantés par des modèles agricoles industriels inadaptés aux contextes locaux.
En dévalorisant systématiquement ces savoirs au profit de références occidentales, les outils d’IA éducatifs actuels contribuent à déconnecter les jeunes Africains de ressources intellectuelles qui pourraient constituer des avantages compétitifs distinctifs sur les marchés mondiaux. Cette perte n’est pas immédiatement quantifiable dans les statistiques économiques, mais elle hypothèque la capacité du continent à développer des modèles de développement endogènes et durables.
Le rôle crucial de l’intelligence économique dans la maîtrise technologique
Face à ces défis, le CAVIE plaide pour une approche d’intelligence économique appliquée à la question de l’IA éducative. L’intelligence économique, telle que promue par le Centre depuis sa création, ne se limite pas à la collecte d’informations stratégiques : elle englobe la protection du patrimoine immatériel, l’influence des normes et standards, et surtout la capacité à anticiper les mutations technologiques pour en faire des leviers de compétitivité plutôt que des sources de vulnérabilité.
Dans cette perspective, la question de l’IA dans l’éducation africaine doit être appréhendée comme un enjeu de souveraineté numérique et de positionnement stratégique. Les États africains et leurs institutions éducatives ne peuvent se contenter d’être des consommateurs passifs de technologies conçues ailleurs. Ils doivent développer leurs propres capacités de conception, d’adaptation et de déploiement d’outils d’IA qui reflètent leurs valeurs, intègrent leurs savoirs et servent leurs intérêts économiques.
Cette ambition n’est pas utopique. Des initiatives comme Masakhane, réseau panafricain de traitement du langage naturel, démontrent qu’il existe sur le continent des compétences, une volonté et une capacité de mobilisation pour créer des solutions technologiques ancrées dans les réalités africaines. Ces mouvements ascendants, portés par des étudiants, chercheurs et développeurs africains, constituent des embryons de ce que pourrait être une industrie africaine de l’IA éducative compétitive à l’échelle mondiale.
Formations et renforcement des capacités : l’approche du CAVIE
Le CAVIE, conscient de l’importance stratégique de ces enjeux, a intégré la problématique de l’intelligence artificielle dans ses programmes de formation et de renforcement des capacités. À travers ses sessions de formation en intelligence économique, dont la prochaine édition OSIL se tiendra le 29 janvier 2026, le Centre sensibilise les décideurs africains aux implications compétitives des choix technologiques dans le domaine éducatif.
Ces formations visent à doter les participants des outils conceptuels et méthodologiques nécessaires pour analyser les chaînes de valeur technologiques, identifier les dépendances critiques et formuler des stratégies de montée en compétences qui permettront au continent de passer du statut de consommateur à celui de coproducteur de technologies d’IA. L’objectif est double : protéger le patrimoine culturel et cognitif africain tout en positionnant le continent comme acteur légitime de la révolution numérique mondiale.
L’IA comme levier de compétitivité, pas comme menace
L’intelligence artificielle dans l’éducation africaine ne doit pas être perçue comme une menace inévitable, mais comme une opportunité à saisir de manière stratégique. La clé réside dans la capacité des acteurs africains – États, institutions éducatives, entreprises technologiques, centres de recherche – à s’approprier ces technologies pour les mettre au service de leurs propres objectifs de développement.
Cela implique plusieurs actions prioritaires : investir massivement dans la formation aux sciences et technologies STEM pour créer une masse critique de talents africains capables de développer des solutions d’IA locales ; mobiliser les ressources financières et institutionnelles nécessaires pour soutenir des initiatives comme Masakhane ; établir des cadres normatifs et réglementaires qui encouragent l’innovation tout en protégeant les intérêts nationaux ; et surtout, intégrer systématiquement une approche d’intelligence économique dans l’élaboration des politiques éducatives et technologiques.
Le CAVIE, fort de ses dix années d’expérience dans l’accompagnement des acteurs publics et privés africains vers une meilleure compétitivité, continuera à œuvrer pour que ces transformations se réalisent. Car l’enjeu dépasse largement l’éducation : il s’agit de déterminer si l’Afrique sera un acteur ou un spectateur de la révolution de l’intelligence artificielle, et par extension, de façonner sa place dans l’économie mondiale des décennies à venir.
L’IA éducative peut et doit devenir un levier de compétitivité pour l’Afrique. Mais cela ne se fera que si le continent prend en main son destin technologique, préserve et valorise ses savoirs endogènes, et forme des générations d’acteurs économiques capables de naviguer avec discernement dans un environnement numérique globalisé. C’est précisément la vocation du CAVIE que de contribuer à cet impératif stratégique.
La Rédaction