[ACCI-CAVIE] L’Afrique possède des ressources naturelles considérables, mais dans quelle mesure maîtrise-t-elle les informations qui permettent d’en déterminer la valeur et d’en négocier les conditions d’exploitation ? Derrière cette question se joue une partie essentielle de la souveraineté économique du continent. La Corée du Sud, le Vietnam et Singapour montrent que la connaissance des marchés, l’anticipation des stratégies concurrentes et l’organisation des capacités d’analyse peuvent devenir des leviers de développement. Leur expérience invite à examiner un enjeu encore trop peu intégré aux politiques publiques africaines : la capacité à transformer l’information en pouvoir de décision.
L’information, un levier de négociation
L’intelligence économique repose sur trois fonctions complémentaires : la veille stratégique, la protection des informations et des savoir-faire, et l’influence. Pour un État, elles permettent de surveiller les marchés, de protéger ses connaissances et de préparer ses décisions. Lorsqu’une multinationale négocie un contrat minier, elle peut mobiliser des données sur les cours mondiaux, les coûts d’exploitation, les régimes fiscaux et les technologies disponibles. Sans analyses indépendantes, l’État partenaire risque d’évaluer ses ressources à partir des projections de son interlocuteur. L’asymétrie informationnelle peut alors peser sur les conditions contractuelles et sur la part de valeur conservée dans le pays.
Trois expériences asiatiques à examiner
La Corée du Sud a fait de l’acquisition et de la valorisation des connaissances un soutien à son industrialisation. Créé en 1966, le Korea Institute of Science and Technology (KIST) a contribué au développement des capacités scientifiques nationales et à l’adaptation des technologies étrangères. Cette démarche illustre la nécessité de relier recherche, veille technologique et décisions industrielles. Pour les économies africaines, l’enjeu est de connaître les marchés finaux, les technologies de transformation et les stratégies des concurrents avant de choisir les filières à développer.
Le Vietnam, depuis les réformes du Doi Moi en 1986, a progressivement renforcé son intégration dans les chaînes de valeur internationales. Son expérience souligne l’importance d’attirer des investissements tout en développant les compétences et les capacités productives locales. Singapour, de son côté, a créé en 1961 l’Economic Development Board pour soutenir l’industrialisation et attirer des investissements. Sa démarche illustre l’intérêt d’anticiper les besoins des entreprises et d’adapter l’offre du territoire. Ces trajectoires, analysées dans Gouverner est un Métier : Expériences, leçons et recommandations d’un praticien africain (L’Harmattan Sénégal, 2026), montrent que l’information devient stratégique lorsqu’elle oriente des choix concrets.
L’Afrique : des données à mieux exploiter
Les économies africaines produisent des données issues des télécommunications, des transactions financières, de l’agriculture, de la santé et du commerce. Pourtant, ces ressources ne garantissent pas leur exploitation au bénéfice des acteurs locaux. Lorsque les compétences d’analyse sont insuffisantes, les institutions peuvent dépendre d’études réalisées à l’extérieur, sans toujours pouvoir vérifier leurs hypothèses ni confronter leurs conclusions à leurs propres priorités. L’expertise internationale demeure utile, mais elle doit compléter les capacités africaines plutôt que s’y substituer. La souveraineté informationnelle suppose également de protéger les données sensibles, les savoir-faire et les connaissances produites sur le continent.
Des initiatives au Rwanda, au Maroc, en Éthiopie et en Côte d’Ivoire montrent que des capacités sectorielles se développent. Pour aller plus loin, les États doivent créer des cellules de veille dans les ministères stratégiques, former des analystes, consacrer des budgets à la production d’informations et garantir que les résultats éclairent réellement les décisions. Les représentations diplomatiques peuvent contribuer à surveiller les marchés étrangers, les innovations et les investissements. La priorité est de passer d’une collecte dispersée de données à une capacité continue d’analyse et d’anticipation.
De la veille à l’action collective
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) rend cette exigence particulièrement concrète. Pour conquérir de nouveaux marchés, les entreprises doivent connaître les normes, les concurrents, les contraintes logistiques et les conditions d’accès. Les États doivent, eux, mesurer les effets des concessions commerciales et identifier les secteurs à renforcer. Une préparation fondée sur l’information permet de distinguer les opportunités des risques et de mieux orienter les investissements.
Cette démarche nécessite des dispositifs institutionnels coordonnés, des compétences spécialisées et une coopération entre pays. Le Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE) s’inscrit dans cette dynamique de développement et de partage de connaissances sur les marchés et les rapports de force. En rapprochant les analyses des besoins des décideurs, l’intelligence économique contribue à mieux préparer les négociations, à anticiper les évolutions et à renforcer la compétitivité des organisations africaines.
La Corée du Sud, le Vietnam et Singapour ne proposent pas des modèles à reproduire mécaniquement. Ils rappellent que la maîtrise de l’information doit être organisée, protégée et intégrée aux décisions économiques. Pour l’Afrique, la souveraineté dépend aussi de cette capacité à comprendre la valeur de ses ressources, à anticiper les stratégies concurrentes et à négocier sur la base d’analyses indépendantes.
Dr Lansana Gagny SAKHO
Secrétaire général du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE)

