Intelligence économique et souveraineté : le nouvel impératif du cacao africain – Par Dr Lansana Gagny Sakho

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[ACCI-CAVIE] Face à la volatilité extrême des marchés de Londres et New York, l’Afrique peut miser sur l’intelligence économique pour reprendre le contrôle de son « or brun ». Cet article décrypte comment le passage de l’exportation brute à la transformation locale peut quadrupler la valeur captée par les producteurs. L’approche stratégique du CAVIE offre aux États africains des outils de veille et d’influence pour rompre les cycles spéculatifs.

L’économie mondiale du cacao traverse une zone de turbulences inédite en ce début d’année 2026. Alors que les cours sur les places financières de Londres et de New York affichent une volatilité déconcertante, le contraste entre la valeur des fèves brutes et celle du produit fini n’a jamais été aussi saisissant. Pour l’Afrique, qui assure plus de 60 % de l’offre mondiale, cette situation pose un problème fondamental de souveraineté. Le défi n’est plus seulement de produire davantage, mais de maîtriser l’information et la chaîne de valeur. Le présent propos analyse comment l’intelligence économique, telle que définie par le Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE), peut devenir le catalyseur de la transformation locale et de la compétitivité du secteur.

L’intelligence économique comme bouclier stratégique

L’approche africaine de l’intelligence économique ne se limite pas à une simple veille documentaire. Selon le CAVIE, elle constitue un état d’esprit, un dispositif et un processus coordonné de collecte et d’analyse du renseignement utile à la prise de décision en terrain hostile, incertain ou concurrentiel. Dans le secteur du cacao, ce terrain est marqué par la domination des multinationales et la spéculation boursière.

L’application de ce dispositif permet de rompre avec la passivité historique des pays producteurs. En transformant l’information en décision, les acteurs africains peuvent anticiper les retournements de cycles, comme la chute des cours observée après les records de 2025. L’intelligence économique offre les outils pour surveiller les stratégies des géants de la transformation et détecter les signaux faibles, tels que l’évolution des normes environnementales européennes ou l’émergence de nouveaux segments de consommation pour le cacao bio.

La transformation locale : une équation de valeur

Le passage de l’exportation brute à l’industrialisation est le pivot de la souveraineté économique. Les chiffres sont éloquents : alors qu’une tonne de cacao brut se négocie entre 3 000 et 4 000 dollars, sa transformation en chocolat fini peut générer une valeur allant jusqu’à 15 000 dollars.

Cette multiplication de la valeur par quatre est le seul levier capable de stabiliser durablement les revenus des planteurs, au-delà des interventions d’urgence comme les 280 milliards FCFA mobilisés par Abidjan. La compétitivité du cacao africain repose désormais sur la capacité des États à investir dans des unités industrielles régionales. L’intelligence économique intervient ici pour identifier les technologies de transformation les plus adaptées et pour cartographier les marchés de niche où la poudre et le beurre de cacao africains peuvent s’imposer sans subir la loi des bourses occidentales.

Pour une régulation concertée et une maîtrise des données

La souveraineté ne peut être individuelle. L’élargissement de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (ICCIG) à d’autres producteurs africains est une nécessité pour peser face aux acheteurs mondiaux. Cette coalition doit s’appuyer sur une infrastructure de données souveraine. En disposant de statistiques fiables et en temps réel sur les stocks réels et les prévisions de récolte, l’Afrique peut contrer la désinformation qui alimente souvent la baisse artificielle des cours.

La maîtrise de l’information légale et sécurisée, pilier de la définition du CAVIE, permet de renforcer le pouvoir de négociation lors des grands sommets internationaux. Il s’agit de passer d’une économie de subsistance à une économie d’influence où le producteur devient un prescripteur de prix.

En conclusion, la crise actuelle de la volatilité des cours est une alerte stratégique qui souligne l’obsolescence du modèle colonial d’exportation brute. La souveraineté économique de l’Afrique passera nécessairement par la trilogie : régulation concertée, industrialisation massive et intelligence économique robuste. En adoptant ce nouvel état d’esprit, le continent cessera d’être le simple réservoir de matières premières du monde pour devenir le véritable maître de son « or brun ». L’enjeu est désormais d’ouvrir la perspective d’une bourse africaine des matières premières, capable de refléter la réalité du terrain plutôt que les intérêts des spéculateurs.

Lansana Gagny Sakho
Secrétaire général du CAVIE