Sans souveraineté informationnelle, l’Afrique restera invisible dans l’économie mondiale

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[ACCI-CAVIE] Au cours des deux dernières décennies, les fondements de la puissance économique ont profondément évolué. Là où l’on évaluait autrefois la solidité d’un État à travers ses infrastructures, ses ressources naturelles ou la stabilité de ses indicateurs macroéconomiques, la référence centrale est désormais l’information. Celle‑ci constitue aujourd’hui la ressource stratégique par excellence : elle structure les perceptions, influence les investisseurs, façonne les récits nationaux et oriente les flux financiers. Dans l’économie contemporaine, l’information est devenue un instrument de puissance, comparable à la monnaie, à la diplomatie ou à la technologie.

Un déficit informationnel structurel qui pénalise l’Afrique

Dans ce nouvel environnement, l’Afrique fait face à un handicap majeur : elle ne maîtrise pas suffisamment l’information produite sur elle. Le continent demeure trop souvent décrit par des acteurs extérieurs, évalué selon des référentiels internationaux qui ne reflètent pas ses dynamiques internes, et positionné dans des classements globaux qui ne tiennent pas compte de ses spécificités. Cette dépendance informationnelle ne relève pas seulement d’un enjeu symbolique. Elle constitue un frein économique déterminant, qui limite la capacité du continent à attirer les investissements et à défendre ses intérêts stratégiques.

Cette réalité apparaît clairement à travers l’analyse des flux mondiaux d’investissement.

Une marginalisation persistante dans les investissements directs étrangers

Les investissements directs étrangers (IDE) dépassent aujourd’hui 1 500 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Pourtant, l’Afrique n’en capte que 4 à 6 %, alors même qu’elle représente 18 % de la population mondiale. Cette disproportion est révélatrice d’un décrochage structurel.

Pourtant, le continent dispose d’atouts considérables : une croissance démographique soutenue, une urbanisation rapide, une capacité d’innovation frugale, un potentiel énergétique et agricole exceptionnel. Si l’Afrique attire si peu, ce n’est pas par manque d’opportunités, mais parce que son attractivité est affaiblie par un déficit de données fiables, une visibilité insuffisante, une prévisibilité limitée, une cohérence narrative fragile et une maîtrise imparfaite des risques perçus.

Les risques attribués au continent sont souvent plus élevés que les risques réels, car ils sont construits à partir de récits extérieurs, de classements internationaux et d’analyses produites hors du continent.

La souveraineté informationnelle : un impératif stratégique

Face à ces constats, la souveraineté informationnelle apparaît comme une condition essentielle pour exister dans l’économie mondiale. Elle repose sur trois dimensions fondamentales.

La première est la capacité à produire ses propres données. Un pays qui ne produit pas ses données dépend des perceptions des autres et devient vulnérable aux biais, aux approximations et aux narratifs défavorables.

La deuxième est la nécessité de protéger ses informations sensibles. Une vulnérabilité informationnelle se transforme rapidement en vulnérabilité économique, exposant États et entreprises aux cyberattaques, aux fuites de données et aux asymétries d’information.

La troisième est la maîtrise des récits. L’attractivité repose sur la capacité à construire et diffuser une histoire cohérente, fidèle aux réalités nationales et régionales. Lorsqu’un continent ne maîtrise pas son récit, d’autres le façonnent à sa place.

Un monde qui avance : des puissances qui ont compris la bataille

Alors que l’Afrique peine encore à structurer son espace informationnel, les grandes puissances ont pleinement intégré l’information comme levier de puissance.

La Chine a construit un écosystème numérique souverain, fondé sur ses propres plateformes, infrastructures et normes.

Les États‑Unis dominent les infrastructures mondiales de l’information grâce à leurs géants technologiques, imposant leurs standards et leurs protocoles.

L’Union européenne s’est imposée comme une puissance normative, notamment à travers le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) qui influence les pratiques mondiales en matière de gestion des données.

L’Inde a développé une souveraineté informationnelle adaptée à ses réalités, fondée sur l’identité numérique, les paiements électroniques et des plateformes nationales robustes.

Ces exemples démontrent que l’information est devenue un actif stratégique, et que ceux qui la maîtrisent renforcent leur influence économique et géopolitique.

Des défis différenciés selon les sous‑régions africaines

L’Afrique n’est pas un bloc homogène. Chaque sous‑région fait face à des défis informationnels spécifiques.

L’Afrique de l’Ouest est confrontée à une fragmentation des données et à une influence extérieure persistante.

L’Afrique centrale souffre d’une asymétrie d’information dans les secteurs extractifs, où les multinationales disposent souvent de plus d’informations que les États.

L’Afrique de l’Est est engagée dans une compétition narrative entre États, ce qui brouille la lisibilité régionale.

L’Afrique australe voit ses données stratégiques détenues par le secteur privé, au détriment des États.

Cette diversité impose des réponses différenciées, adaptées aux réalités de chaque espace régional.

La ZLECAF : un horizon structurant, mais pas un point de départ

La Zone de libre‑échange continentale africaine (ZLECAF) représente une ambition majeure. Toutefois, elle ne pourra réussir que si les sous‑régions deviennent solides, cohérentes et souveraines sur le plan informationnel.

On ne construit pas un marché continental sur des fondations informationnelles fragiles. La ZLECAF doit être un horizon, une finalité structurante, mais elle ne peut constituer un point de départ tant que les bases informationnelles ne sont pas consolidées.

Un plan d’action pour renforcer la souveraineté informationnelle

Pour relever ces défis, l’Afrique doit engager un plan d’action structuré. Celui‑ci doit inclure la création de plateformes nationales et régionales de données fiables, la protection des infrastructures critiques, le développement de stratégies d’influence économique, l’harmonisation des normes et des systèmes d’information, ainsi que la formation d’une nouvelle génération de professionnels de l’intelligence économique.

À cet égard, le CAVIE joue un rôle déterminant. Il contribue à l’émergence d’une élite informationnelle africaine, capable de comprendre, protéger et utiliser l’information comme un levier de souveraineté.

Reprendre la main sur le destin informationnel du continent

La souveraineté informationnelle n’est pas un luxe. Elle constitue la bataille décisive du XXIᵉ siècle. L’Afrique ne pourra attirer durablement les investissements que lorsqu’elle contrôlera les informations qui structurent sa réputation, ses risques et ses opportunités.

Le continent sera souverain le jour où il maîtrisera ses données, ses récits et ses décisions. Ce jour‑là, il ne sera plus invisible dans l’économie mondiale : il deviendra incontournable.

Par Lansana Gagny SAKHO

(Secrétaire général du CAVIE, stratège en intelligence économique et réformateur institutionnel)