[ACCI-CAVIE] Le secteur privé africain semble prêt à regarder davantage vers ses propres marchés. Les échanges intra-africains, eux, n’ont pas encore changé de dimension. Les résultats préliminaires de la PAFTRAC Africa CEO Trade Survey 2026 font apparaître cet écart entre les intentions des entreprises et la structure du commerce continental. Pour le comprendre, il faut regarder au-delà du chiffre d’affaires espéré et observer les conditions dans lesquelles une entreprise choisit un marché, évalue un partenaire et engage ses ressources.
Le signal envoyé par les dirigeants africains
La PAFTRAC Africa CEO Trade Survey 2026 est la sixième édition d’une enquête annuelle menée par le Pan-African Private Sector Trade and Investment Committee (PAFTRAC) auprès de dirigeants d’entreprises africaines. Elle cherche à mesurer leurs perceptions du commerce transfrontalier, leur lecture de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et les obstacles qui pèsent encore sur son utilisation par le secteur privé. Présentés au Forum public de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les résultats préliminaires de l’édition 2026 portent sur plus de 2 500 dirigeants, contre 400 lors de la première édition en 2021.
Un chiffre domine : 81,3 % des dirigeants interrogés anticipent une progression de leurs activités transfrontalières au cours des douze prochains mois. Surtout, les marchés africains arrivent désormais en tête de leurs destinations privilégiées pour cette expansion, devant la Chine, l’Europe et les États-Unis. Le signal est moins anecdotique qu’il n’y paraît. Il montre que l’Afrique prend une place croissante dans les arbitrages de croissance des entreprises, alors même que cette préférence ne se retrouve pas encore dans les proportions du commerce continental.
Une ambition qui ne se retrouve pas encore dans les flux
Selon l’ONU Commerce et Développement, le commerce intra-africain représente environ 16 % des exportations du continent. L’écart avec les autres grandes régions commerciales reste considérable : cette part atteignait 68 % en Europe et 59 % en Asie en 2022. L’Afrique dispose donc d’un marché régional à fort potentiel, mais elle continue de réaliser l’essentiel de ses échanges avec l’extérieur.
Les chiffres de la PAFTRAC décrivent ainsi une tension intéressante : les entreprises semblent modifier leur stratégie plus vite que les flux ne se réorganisent. Une intention d’expansion doit encore passer par plusieurs filtres avant de produire un contrat : attractivité réelle du marché, demande solvable, partenaires, réglementation, coûts logistiques, paiement et exposition au risque. L’existence d’un cadre continental plus favorable ne supprime pas ces arbitrages. Elle rend parfois leur maîtrise plus importante, parce que le choix entre plusieurs marchés devient lui-même un enjeu de compétitivité.
L’ouverture des marchés ne suffit pas
L’enquête montre que l’environnement institutionnel commence pourtant à produire des effets. 70,2 % des dirigeants interrogés déclarent avoir constaté un impact opérationnel des réformes liées à la ZLECAf. Dans le même temps, plus de la moitié connaissent mal plusieurs outils conçus pour faciliter leur passage à l’acte, notamment le Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS). L’E-Tariff Book, l’African Trade Observatory et les mécanismes de signalement des barrières non tarifaires restent eux aussi insuffisamment maîtrisés.
Ce point mérite d’être rapproché des résultats antérieurs. En 2024, PAFTRAC relevait déjà que 70 % des dirigeants participants déclaraient avoir un accès faible ou nul aux informations pertinentes sur la ZLECAf à des fins commerciales ; seuls 10 % se déclaraient pleinement au fait de l’E-Tariff Book. Le problème ne tient donc pas uniquement à l’existence ou à l’absence d’outils. Il tient à la capacité des entreprises à transformer des ressources institutionnelles en informations directement utilisables dans une décision commerciale.
Le financement donne une valeur au renseignement
L’autre difficulté signalée par l’édition 2026 concerne le financement : 57 % des dirigeants interrogés jugent difficile ou très difficile l’accès au financement des transactions transfrontalières. Dans le même temps, l’International Finance Corporation (IFC) estime à plus de 331 milliards de dollars le déficit de financement des petites et moyennes entreprises africaines. La contrainte financière ne se résume toutefois pas à une insuffisance de liquidités. Elle reflète aussi la difficulté à apprécier un risque commercial dans des environnements encore peu lisibles.
Pour une banque comme pour une entreprise, la qualité de l’information pèse directement sur la décision. Solvabilité de la contrepartie, structure de l’actionnariat, environnement réglementaire, position des concurrents, dépendance à un corridor logistique, historique commercial : ces éléments participent à la qualification du risque avant même qu’un financement soit négocié. Une information mieux renseignée ne supprime pas le risque ; elle réduit l’incertitude qui l’entoure. C’est ce passage de la donnée au renseignement exploitable qui devient stratégique dans la conquête des marchés africains.
Le véritable enjeu devient la sélection
L’élargissement de l’espace commercial africain ne signifie pas que toutes les opportunités se valent. Une entreprise qui envisage son développement continental doit déterminer les marchés qui correspondent réellement à son offre, repérer les acteurs qui contrôlent l’accès à la demande, mesurer les barrières qui subsistent et suivre les mouvements de la concurrence. Plus le nombre de marchés accessibles augmente, plus le coût d’un mauvais choix peut devenir élevé. La question de l’expansion devient donc aussi une question de sélection.
C’est à ce niveau que le travail du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE) trouve tout son intérêt. La veille des marchés, l’analyse des acteurs, le suivi des évolutions réglementaires et l’évaluation des partenaires permettent de donner une profondeur opérationnelle à l’information commerciale. L’objectif n’est pas d’accumuler des données sur l’Afrique, mais de déterminer ce qu’elles changent pour une entreprise : où se trouve une fenêtre de marché, quel concurrent se renforce, quel risque monte et quelle décision mérite d’être prise.
Les résultats préliminaires de la PAFTRAC Africa CEO Trade Survey 2026 doivent encore être complétés par le rapport définitif annoncé pour octobre. Ils permettent néanmoins d’identifier une évolution importante : l’intérêt du secteur privé pour les marchés africains semble progresser alors que les conditions permettant de convertir cet intérêt en flux restent inégalement maîtrisées. Ce décalage constitue moins une contradiction qu’un indicateur avancé des difficultés qui accompagneront la prochaine phase de l’intégration commerciale.
Pour les entreprises, l’enjeu sera de transformer cette ambition en choix informés. La ZLECAf élargit l’espace commercial ; elle ne désigne ni les marchés à privilégier, ni les partenaires à retenir, ni les risques à accepter. Dans cette nouvelle configuration, la capacité à détecter, vérifier et interpréter l’information peut devenir un avantage décisif dans la compétition intra-africaine.
La Rédaction

